| Le réseau basque Nekasarea |
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Nekasarea : un collectif basque au service de la lutte quotidienne pour la souveraineté alimentaire
Par Jocelyn Parot.
A l'initiative d'acteurs français du réseau Urgenci établis près de la frontière franco-espagnole, un échange de terrain a eu lieu début septembre 2010 dans la région de Durango, à l'est de Bilbao, en Biscaye. Les personnes membres d'Urgenci participant à l'échange étaient les suivantes: un producteur en AMAP, un petit semencier de variétés anciennes, membre du Réseau Semences paysannes, deux consommateurs en AMAP, le secrétaire général d'Urgenci, une interprète et une personne rattachée au Comité international du réseau.
Ces acteurs ont été les hôtes, trois jours durant, des acteurs du réseau Nekasarea, un réseau de partenariats locaux et solidaires producteurs-consommateurs mis en place par le syndicat paysan Ehne.
Les participants français ont été impressionnés de manière positive par la dimension militante et l'assise collective du réseau basque.
Nekasarea : ainsi se nomme le Réseau de producteurs organisés et de consommateurs organisés, qui opère en Biscaye depuis 2 ans déjà. Au-delà du jeu de mots basque, qui n’aura certes échappé à personne, se cache une structure pour laquelle, vous l’aurez compris, organisation n’est pas un vain mot.
Depuis 4 ans, le syndicat paysan Ehne-Biscaye, membre fondateur de La Via Campesina (en 1996), consacre beaucoup d’efforts à la mise en œuvre d’initiatives de circuits-courts alimentaires et en partenariat, inspirés, entre autres, de l’expérience des AMAP françaises. En 2010, on recense déjà une centaine de paysans qui organisent leur production afin de réaliser une vente directe avec les consommateurs.
Les conditions économiques et sociales et l’organisation logistique font l’objet d’une négociation continue entre les paysans du syndicat et les groupes de consommateurs militants. Actuellement, il existe une trentaine de groupes de consommateurs engagés dans la démarche, répartis dans toute la Biscaye, mais principalement à Bilbao et ses alentours.
Nous partons de l’expérience individuelle de quelques-unes des fermes du réseau, car c’est cette expérience pratique concrète qui prime, avant de comprendre comment cet engagement prend tout son sens grâce à l’effet levier du réseau.
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Les paysans, acteurs du réseau qui luttent pour la survie |
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1.1 Les convertis
Visitons d’abord la ferme de deux frères, en cours de reconversion vers l’agriculture paysanne, située à l’entrée du petit village de Zeberio. L’outil agricole est imposant: 5000 m2 de serres, longtemps occupées uniquement par des laitues, des tomates et du piment.
D’Almeria à Zeberio : le chemin de la liberté
Il faut dire que, pendant plus de 15 ans, les deux frères vendaient à des grossistes. C’est seulement l’année dernière que des contrats ont été passés avec un groupe de consommateurs, ce qui a entraîné une petite révolution dans les tunnels: épinards, blettes, chouraves, choux-fleurs, feuilles de chêne, haricots, oignons blancs et rouges, ont finalement trouvé leur place, bousculant les vieilles habitudes et se faisant eux aussi une place au soleil.
Les paysans ne regrettent pas leur choix : la concurrence était trop brutale dans la grande distribution. Almeria, tentaculaire, avec ses mers de serres, semblait les acculer jour et nuit. Ils devaient sans arrêt, pour subsister, multiplier leurs volumes de production, inonder le marché, et travailler de plus en plus vite pour se mettre au diapason de ces cadences infernales.
Leur situation a bien changé depuis deux ans, et ils se disent volontiers heureux d’avoir choisi la qualité, avec, aux portes du lieu de production, désormais 2000 habitants prêts à acheter. Ils ont progressivement découvert une autre façon de faire face au mildiou, reposant sur la lutte intégrée et les insectes auxiliaires. Quelques variétés population sont désormais à l’honneur ici : du poivron de Guernica en particulier, qu’on conserve séché, puis qui est ensuite réhydraté pour être consommé (comme le piment d’espelette) ; trois variétés résistantes de haricot locales, l’une noire, l’autre rouge, et la troisième rouge et blanche.
Petite leçon sur le fonctionnement des filières et les prix, avec le cas typique des tomates (les noires de Crimée présentes ici sont magnifiques) : les grossistes achètent les tomates 0,20 euro le kilo aux producteurs, pour les revendre à plus de 2 euros en grandes surfaces, aux consommateurs… Pourtant, le prix juste à la vente en directe est, lui, estimé entre 1 et 2 euros. L’intervention des intermédiaires paraît donc disproportionnée. C’est pour montrer cela que les paysans du syndicat Ehne a mis sur pied une opération pédagogique, en venant vendre directement aux habitants de Bilbao, sur les trottoirs de la ville, pendant une journée, au prix proposé sur le marché de gros aux producteurs ! Les deux frères de la ferme de Zeberio y ont participé.
La surprise : le four à pain communautaire
Une surprise de fin de parcours attend les visiteurs : dans le cadre de la diversification de leurs activités, les deux frères paysans utilisent un four à pain. Leur production boulangère est achetée chaque vendredi par les parents d’élèves de l’école locale, qui organisent ensuite une revente dans le village. Les bénéfices vont à une caisse sociale commune, qui peut servir à financer les voyages d’études des élèves ou à aider des habitants en situation de détresse sociale.
A vrai dire, le frère aîné fait du pain depuis longtemps. Il a donc commencé par une production pour la famille, puis pour les voisins, qui en ont redemandé, puis il en a fait de plus en plus. Aujourd’hui, de son petit laboratoire boulanger sort chaque semaine assez de pain pour la communauté villageoise, le pueblo. Il estime naturel d’en faire profiter la petite école locale, où étudient une centaine d’enfants : « faire le pain, c’est du travail en plus, c’est vrai. Mais depuis qu’on a les paniers, on dégage du temps pour ce genre d’activités. C’est plus varié. Et plus c’est varié, plus on y prend du plaisir. Et puis… les cultures d’aujourd’hui font les saveurs de demain ». Le four à pain communautaire relie la ferme au village et à ses habitants.
1.2 Les forces vives de l’organisation
Le système de paniers mis en place par Ehne semble convaincre les néophytes. Mais qu’en est-il des militants de toujours, comme Mikel, jeune dirigeant du syndicat, éleveur et arboriculteur travaillant sur un grand nombre de variétés de baies ?
L’histoire tourmentée d’une ferme d’élevage des environs de Bilbao
Les terres de Mikel, héritage familial, sont situées sur une plaine magnifiquement ceinte de belles montagnes crénelées. C’est ici, près d’Orduna que, à chaque crue, se forment des retenues d’eau naturelles qui déferlent ensuite par un goulet à la sortie du cirque, en contrebas. Bilbao a ainsi été ravagée par une inondation en octobre 1993. Ces terres occupent une partie seulement d’un gigantesque espace (1300 hectares), qui fut un temps voué à la construction d’une usine de moteurs à réaction. Le projet de l’armée de l’air ayant cependant été abandonné, les terres devinrent finalement terrain communal. Sous la pression des paysans du cru, une clause avait été signée, exigeant que, au bout de 40 ans, si rien n’avait été fait, la terre leur fût rendue. La ferme de la famille de Mikel a, depuis plus de 30 ans, traversé toutes ces turpitudes en connaissant elle aussi des bouleversements. Le nombre de vaches laitières a ainsi été d’abord porté de 8 à 60, avant d’être réduit, pour se stabiliser à 25-30 vaches en moyenne.
Depuis la reprise de la ferme par Mikel, alors âgé de 22 ans la ferme s’est à nouveau métamorphosée : il y a 10 ans, il a commencé à se concentrer sur la production de petits fruits, au détriment de la production de lait, qui a considérablement régressé. Il y a 4 ans, la ferme s’est séparée de la plupart des vaches, dont il n’est resté plus que 6. Six vaches laitières de race locale, au poil clair et tondu, qui ne craignent pas l’humidité.
Ça, c’était pour l’évolution positive. Cependant, depuis la reprise de la ferme par Mikel, aujourd’hui âgé de 34 ans, u ne évolution structurelle négative a elle aussi été subie : les normes sanitaires européennes ont rendu impossible la vente directe, pratiquée traditionnellement dans les villages environnants par les parents de Mikel pour la plupart de leur production laitière.
Le projet de Mikel Kormenzana : une ferme pensée pour la collectivité
Pour sortir de l’ornière, Mikel a pris le parti de bâtir un laboratoire de transformation moderne, aux normes européennes, un investissement lourd qu’il a choisi d’assumer seul, mais qui profite pourtant à d’autres producteurs de la région. Ces derniers en profitent parfois pour transformer certaines de leurs petites productions, comme le chorizo ou le fromage (un coin de labo’ est prévu pour l’emballage).
Le projet que Mikel souhaite mettre en œuvre grâce à ce bel outil, c’est une fabrique de confitures, de jus et de glace. Pour cela, il cultive 8000 m2 de fruits et de baies, parmi lesquels des mûres, des pommes, de la rhubarbe, du coing, des kiwis, des kakis, des prunes, des framboises, des fruits de rosier et d’églantier, ainsi que des figues. L’objectif est de produire 5000 pots, avec 1,5 tonnes de fruits par an, afin de faire vivre un salarié et demi (contre un seul actuellement).
Le verger comprend également des plantes médicinales (et pas seulement l’incontournable millepertuis), « des variétés de grand-mère » comme il les décrit lui-même. Certaines plantes sont très répandues dans la région, à cause de leur résistance : ainsi ces variétés de groseilles et de mélisses pour lesquelles on a recensé, pour certaines, jusqu’à 25 appellations différentes. Une partie de ce jardin est collective : 25 producteurs y possèdent chacun 15 plants, cultivés pour le loisir ou la médecine. Ce jardin médicinal s’appuie également sur l’apiculture sauvage : quatre colonies sont installées pour les besoins de la pollinisation. La production est écoulée par trois voies différentes :
- 1- Grâce à la coopérative de producteurs (pour les jus), sur les marchés locaux ;
- 2- Grâce aux groupes de consommateurs fidélisés en vente directe ;
- 3- Grâce au système de paniers mis en place par Nekasarea.
Les liens entre producteurs paraissent essentiels à Mikel : chaque mois, une réunion est organisée dans le secteur sur l’agroécologie, rassemblant 40-50 personnes. Ces réunions constituent un point de rencontre entre le monde rural et le monde urbain. Grâce à ce forum, l’administration se sent obligée de suivre l’action de la société civile sur ce terrain-là : « de nombreuses personnes de pouvoir locales participent aux réunions. Juste après, elles enchaînent avec des réunions du parti, où elles vont ressortir les arguments que nous leur avons servis ».
Inaki ou la ténacité du paysan rouge
Inaki est lui aussi éleveur, en zone de piémont, aux portes de la montagne pyrénéenne. Il possède 2400 poulets et 200 cochons. Il vend une partie seulement de ses poulets en direct (25%). Tout le reste part soit en boucheries locales (60% du total), soit en supermarché (15%).
Les bêtes sont abattues en une seule fois, puis congelées et mises en garde pour ce qui concerne les 600 poulets promis à la vente directe. Par la suite, le rythme de distribution s’élève à un poulet par tranche de 15 jours, pour chaque famille adhérente. L’abattoir local le plus proche est malheureusement situé à distance importante : 125 kilomètres. Il s’agit d’un petit abattoir, assurant l’abattage de 40.000 bêtes par an.
Les poulets sont labellisés avec l’équivalent local du label rouge. La certification biologique n’est cependant pas encore à l’ordre du jour pour la volaille, même si Inaki y pense. Les cochons, par contre, eux, sont certifiés.
En tout cas, le chemin parcouru par Inaki force l’admiration : la ferme familiale était demeurée sans activité de production durant deux générations, à cause de la répression franquiste et de l’engagement de son grand-père au côté des Républicains. Seule une maigre activité agricole avec pour finalité première l’autoconsommation familiale fut menée pendant plus de 40 ans. Inaki a d’abord commencé seul, avec un poulailler, puis en construisant ensuite un bâtiment, puis un autre. Ensuite, il a dressé un enclos pour les cochons, vendus à des associations et des boucheries. Sa production a rapidement atteint 2000 poulets et 200 cochons par an. Depuis trois années, il fournit principalement des groupes de consommateurs en vente directe, et s’occupe également d’arbres fruitiers et de 2000 m2 de légumes.
Ce modèle permet de le faire vivre, lui, ainsi que son frère, et un ouvrier agricole à mi-temps. Les trois s’organisent pour laisser aux autres le temps de s’investir dans l’organisation collective. Son volume d’heures de travail a ainsi pu être réduit de 60 à 45/50 heures/semaine. Inaki préfère cela, et refuse de devenir prisonnier de son travail.
Surtout, ce volume d’heures libéré sur la ferme lui permet de poursuivre son engagement au sein de Nekasarea et du bureau exécutif d’Ehne. C’est que, ici, le besoin de s’organiser pour résister est une nécessité clairement présente à l’esprit de chacun. Même les paysans qui se sont récemment installés et qui ont tout juste intégré le réseau, comme Joseba Koskorrotza, maraîcher et éleveur de poules installé en moyenne montagne, et qui coopère avec des groupes locaux de consommateurs ruraux et urbains, ont une vision très militante de leur activité. Nekasarea forme donc des paysans ayant une forte conscience politique et environnementale.
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Urgenci >
LE RESEAU > Qui sommes-nous ? > Nekasarea au Pays basque |
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S'organiser collectivement pour maintenir l'éthique et le sens de l'engagement |
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Comme les bonnes recettes de grand-mère, la recette Nekasarea est simple, mais elle demande de l’expérience (le réseau est porté par un syndicat qui s’appuie sur 40 ans d’histoire de luttes paysannes), de bons ingrédients, variés et de terroir, comme l’épicerie de Zeanuri, et de la patience, dont témoignent les animateurs du projet, au cours de formations menées inlassablement, semaine après semaine.
2.1 L’origine de l’organisation Ehne : un syndicat en lutte pour un prix rémunérateur
Le syndicat Ehne est un poids-lourd du paysage social et politique local. Initié dans les années 1970 autour de la défense du prix du lait, il est vite devenu l’expression de la lutte paysanne contre le franquisme et pour la démocratisation de la société. Depuis plusieurs années, il est le premier syndicat des agriculteurs de la province de Biscaye, avec plus de 1000 membres (affiliados), soit 60% des agriculteurs syndiqués de la région. Le syndicat possède une équipe d’une dizaine de salariés, répartis entre l’équipe de communication et une équipe d’animation, responsable de l’articulation des systèmes de vente directe en partenariat.
La souveraineté alimentaire
L’un des piliers de l’action d’Ehne, c’est la bannière de la souveraineté alimentaire. Le concept est central dans chacune des publications du réseau. Il y est retravaillé très fréquemment. Il est défini de la manière suivante : « droit des peuples, des communautés et des pays à définir leurs propres politiques en matière d’agriculture, d’élevage, de travail, de pêche et de partage des terres adaptées à la spécificité de l’environnement, la société et l’économie et la culture de chacun d’entre eux. » Le réseau fait partie d’initiatives comme le Forum Nyeleni : en février 2007, au Mali, la notion de souveraineté alimentaire a été développée pour faire contrepoids aux modèles de production soutenus, sous le couvert de la standardisation, par l’Organisation mondiale du Commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Dans l’objectif de contrer les grands acteurs transnationaux de l’agrobusiness, qui contrôlent les filières alimentaires, de la semence à la consommation, les acteurs du Forum Nyeleni agissent comme les mouvements sociaux, par l’action communautaire, la mise en réseau des initiatives de préservation de la biodiversité, et des actes de résistance populaire.
Un mouvement de producteurs qui cherche l’appui des consommateurs
En Biscaye, la lutte pour la souveraineté alimentaire prend une dimension pratique : des expériences sont menées par Ehne, afin de montrer à tous les acteurs de la filière, des producteurs aux consommateurs, que la part prise par les intermédiaires (en particulier les acteurs de la grande distribution) est excessive. Grâce à ces actions, les acteurs du réseau sont même parvenus à alerter les autorités, qui ont mis en place une agence de surveillance des prix et des marges pris par certaines composantes de la filière. C’est donc sur la lutte pour maintenir un prix rémunérateur qu’Ehne semble avoir toujours fondé son action. Inaki, l'un des meneurs du syndicat paysan, nous explique: « Les intermédiaires soutenaient tous que les consommateurs ne seraient pas prêts à payer, mais en fait l’expérience montre que si, quand on fait un travail d’explication, on arrive à leur faire comprendre la nécessité de s’engager ».
Les acteurs d’Ehne Biscaye affirment s’inspirer de l’expérience française du mouvement des AMAP. Cependant une différence majeure apparaît rapidement. Dans le mouvement français, l’idée d’une alliance entre producteurs et consommateurs est centrale. Dès les débuts du mouvement, on a mis en avant le binôme producteur-consommateur, avec la notion d’une équilibre fragile à respecter partout.
A l’opposé, dans le modèle mis en place par Ehne, c’est clairement un syndicat de producteurs qui a l’initiative. C’est le syndicat qui met ses moyens humains, logistiques et de communication à disposition. C’est lui qui structure le réseau de producteurs et qui, en dernier ressort, tranche et effectue les arbitrages. Cela rappelle le cas québécois, où c’est le Comité de suivi du réseau Equiterre, formé de 12 paysans représentant les 100 fermes du réseau, qui prend les décisions d’intégrer ou non les agriculteurs désireux de participer au mouvement des Agricultures soutenues par la communauté. Ainsi, la dimension professionnelle est encore plus affirmée qu’en France, ce qui est présenté comme une réponse à la demande des producteurs eux-mêmes.
2.2 Animation et formation pour redonner du sens à l’échange
A travers le réseau Nekasarea, Ehne a voulu répondre de manière constructive aux problèmes identifiés par des propositions d’action, plutôt que de ne prendre qu’une posture critique et revendicative.
Valeurs du réseau
Le réseau est construit autour de valeurs rappelant clairement le modèle des ASC (Agricultures soutenues par la communauté) et des AMAP (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne). Ainsi, la notion de risques partagés est centrale, puisque les consommateurs paient certes au mois, par rapport aux commandes effectuées, mais ils s’engagent sur l’année. Le prix du panier, préparé par le réseau à partir de la production de plusieurs paysans, est assez élevé (jusqu’à 200 euros/famille/mois pour un panier complet). Les paniers sont livrés chaque semaine (4 livraisons dans le mois). L’engagement annuel s’effectue à contenu constant. Cela permet d’éviter les problèmes de planification. Chaque famille commence généralement par une période d’essai de trois mois, avant de s’engager ensuite sur l’ensemble de l’année. Le développement de Nekasarea depuis deux ans, très important, relève peut-être aussi d’une tradition locale encore très ancrée : des gastronomes, des militants de l’alimentation locale et des syndicalistes paysans se rencontrent régulièrement dans les sociétés de Gastronomie qui foisonnent dans chaque ville de la région (on en dénombre quatre, rien qu’à Durango). L’objectif premier de ces sociétés, vieille tradition locale, est de permettre l’échange et le lien social autour d’un dîner préparé à partir de produits locaux. Le lien social et l’échange : deux termes centraux dans toutes les rencontres que nous avons faites. Deux notions qui guident l’action des membres d’Ehne, orientée vers l’information et la formation, malgré le fait que, comme nous l’explique Umfaru, la règle d’or du syndicalisme paysan veut que « plus on communique, plus on a d’ennemis, et plus on est efficace, plus on a de menaces ».
Nekasarea, un outil pédagogique au service du mouvement
Les membres ont ainsi jugé nécessaire d’ajouter à l’expérience de la vente directe une dimension nouvelle, en faisant de Nekasarea un outil pédagogique au service du mouvement de la souveraineté alimentaire.
En effet, l’un des atouts d’un tel système de partenariats locaux et solidaires adossé à un syndicat, c’est d’assurer la cohérence permanente entre action locale et dimension globale. Grâce à un gros travail d’information et de formation sur les évolutions mondiales, on souligne cette cohérence auprès des acteurs des ASC : on évite ainsi que le nouveau modèle basque de partenariat ne devienne une sorte de club de riches. On sort de l’entre-soi, on va au-devant de la société, on fait l’effort pour aller au-delà du groupe d’initiés. On fait société, plutôt que communauté.
Le personnel technique travaillant à Ehne est un personnel engagé, capable d’assurer un rôle de formateur autant que d’animateur. Ainsi, Isa n’est pas seulement l’animatrice du réseau Nekasarea, mais est aussi consommatrice au sein d’une coopérative de consomm’acteurs à Vittoria. Elle est, à ce titre, à la tête d’un projet de bar-restaurant coopératif qui distribue selon les critères de l’agriculture paysanne locale, et qui emploie 6 personnes. Ce bar-restaurant vise, entre autres, à montrer que les actions écologiques ne sont pas réservées à l’élite, mais que tous les segments de la société peuvent s’organiser pour monter des filières alternatives, moins coûteuses socialement.
Nekasarea permet également d'agir en profondeur sur les méthodes mises en oeuvre par les producteurs, grâce à un système de garantie participative : les producteurs du réseau s’auto-valident par une démarche inspirée de la Boussole NESSO de Nature et Progrès et d’autres expériences réalisées à l’étranger. Ainsi, chaque année, chaque ferme du réseau est visitée par une commission mixte, composée de producteurs, de consommateurs, et de techniciens (animateurs du réseau). La visite permet de répondre précisément à une liste de questions. Un certain nombre de points (sur 100) sont attribués, afin de donner une évaluation relativement précise de l’adéquation du projet avec les principes défendus par le réseau (agriculture paysanne, agroécologique, autonomie, dimension écologique du bâti…etc…). Il faut souligner que cette visite n’a pas valeur de contrôle obligatoire, mais s’effectue plutôt sur un mode volontaire avec une dominante principalement pédagogique (on cherche à sensibiliser, pas à réprimer).
2.3 Les autres acteurs des filières alternatives : le cas de l’épicerie de Zeanuri
Le village de Zeanuri réserve une agréable surprise : le centre de ce petit bourg lové dans la montagne pyrénéenne semble très animé grâce à l’épicerie locale. L’existence de cette épicerie de village vendant principalement des produits locaux est un bel exemple de projet local reposant sur une coopération multiple entre les collectivités territoriales, les acteurs associatifs et les producteurs locaux. Le syndicat Ehne ne tient pas dans ce projet une place centrale, mais a pourtant joué un rôle d’appui essentiel.
L’épicerie de village au cœur d’un projet de revitalisation d’une zone rurale
Il y a quelques années, les autorités municipales ont décidé, devant l’inexorable exode rural, de lancer un concours d’idées pour redonner vie à ce petit village de montagne et à ses alentours.
Le projet d’épicerie-bar-restaurant a alors été lancé par une jeune femme consciente des problématiques de l’agriculture locale, puisqu’elle est aussi productrice, et elle-même issue d’une famille d’agriculteurs locaux. Lorsque son père est décédé, toute sa fratrie choisit de garder les vaches en montagne par amour du métier plutôt que pour la rentabilité.
Elle conçoit cette épicerie comme un circuit court et un lieu de vie.
Cette épicerie est un circuit court : deux bergers proposent du fromage de brebis, une maraîchère y vend ses légumes bio. La propriétaire elle-même travaille aussi à la ferme, et produit principalement pour son autoconsommation, mettant le surplus à la vente. Au début, Irena faisait tout : la garde du bétail, la gestion courante, la vente et le pain. Elle a tout mis en marche, puis elle a transmis son savoir-faire et, maintenant, elle passe le relais à d’autres. Huit personnes s’affairent en cuisine et derrière le comptoir.
Cette épicerie est avant tout un lieu de vie : chaque jour qui passe est rythmé par des créneaux horaires prévus pour les différentes activités. C’est un lieu très vivant, où se multiplient les rencontres, où les gens se restaurent et se ressourcent.
Le rôle de Nekasarea : la coordination
Le réseau Nekasarea joue un rôle de coordination : il sert à mettre en contact les producteurs et l’épicerie. Il permet également de communiquer sur l’existence de l’épicerie auprès de ses membres, qui sont plus sensibles à la notion de consommation locale que la majorité des habitants du village. Ces derniers, nous dit Julia, se rendent plutôt dans les grandes surfaces pour s’approvisionner plutôt qu’au centre du village.
L’épicerie est d’ailleurs le lieu idéal pour discuter des questions de société, en particulier des questions alimentaires.
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Conclusion |
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Nekasarea, c’est une nouvelle démonstration de la force du changement social rendu possible par une organisation sociale cohérente qui permet un développement local réel, une préservation du patrimoine agricole et culturel, et la réalisation du projet collectif de « mieux vivre ensemble ». |
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